Quand j’ai organisé mon voyage en Indonésie, je ne pensais pas vivre autant de choses à Java.
Pour beaucoup, l’Indonésie, c’est Bali et les îles autour. Moi, j’ai surtout aimé Java. L’île, les paysages, les rencontres et cette impression d’être vraiment en voyage.
Nous étions à Yogyakarta et nous devions prendre un vol pour Surabaya avant de rejoindre Probolinggo. Finalement, le programme a changé et nous avons pris un minibus avec d’autres voyageurs.
Dix heures de route.
Nous étions plusieurs, venus d’Espagne, de Belgique, d’Angleterre et de France. C’est aussi ça que j’aime dans les longs trajets. On ne sait jamais vraiment qui va monter dans le même véhicule que nous, ni avec qui on va passer les prochaines heures.
Le mont Bromo
Réveil à 3 heures du matin.
Legging, polaire, coupe-vent, chaussures de randonnée.
À 3h30, nous partons en voiture avec trois Néerlandais pour aller voir le lever du soleil sur le mont Bromo.
Il fait complètement noir.
Notre chauffeur nous dépose au pied du mont Penanjakan, nous montre vaguement la direction et nous laisse partir.
Nous avançons avec nos téléphones pour nous éclairer.
On ne voit pas grand-chose.
On monte, encore et encore. Beaucoup de virages. On ne sait pas vraiment où on est, ni combien de temps il reste.
De temps en temps, on croise d’autres personnes. On échange quelques mots. Certains s’arrêtent à un endroit qui semble être un point de vue. Mais comme il fait toujours nuit, impossible de savoir si ça vaut vraiment le coup de s’arrêter.
Nous continuons.
À la fin, nous ne sommes plus très nombreux.
Une dizaine de personnes essaient encore d’atteindre le dernier point.
Pour arriver tout en haut, il faut grimper sur les rochers. Pas de gants, pas vraiment de sécurité. On utilise nos mains et on avance.
Puis, on attend.
Il fait froid.
Une demi-heure passe.
Et le ciel commence à changer.
D’abord un peu d’orange.
Puis le paysage commence à apparaître.
Les montagnes se dessinent petit à petit.
Et sur le côté, le ciel devient rose.
C’est là que je découvre le Batok et le Bromo.
Je reste là à regarder.
Je n’avais jamais vu de volcan avant ce voyage.
Je prends des photos, mais je sais déjà qu’elles ne montreront pas vraiment ce que je suis en train de voir.
La mer de sable et le cratère
Vers 6h30, nous retrouvons notre chauffeur.
Nous prenons un Jeep pour rejoindre la mer de sable.
Nous décidons de continuer à pied.
Il y a énormément de vent. Le sable vole partout et le soufre n’arrange rien. On essaie de se protéger comme on peut.
Après un peu plus d’un kilomètre, nous arrivons au pied du Bromo.
Il faut maintenant monter les 253 marches qui permettent d’atteindre le cratère.
Enfin, normalement.
Ce jour-là, les marches sont recouvertes de sable. On ne les voit presque plus.
Je monte quand même.
Arrivée en haut, je m’approche du cratère.
C’est la première fois que je me retrouve au-dessus d’un volcan.
Je l’entends.
Il grogne.
De la fumée sort du gouffre.
Tout est noir.
C’est impressionnant et un peu inquiétant aussi.
Il n’y a pas vraiment de sécurité et nous sommes très près du cratère.
Mais je reste.
Je regarde la caldeira.
Je suis fatiguée, couverte de sable et je sens le soufre, mais sur le moment je n’y pense plus vraiment.
Je profite juste de l’endroit.
Direction Ijen
Nous retournons à l’hôtel pour nous changer et manger quelque chose.
Puis nous repartons.
Cette fois, direction le Kawah Ijen.
Je ne suis pas prête.
Après le Bromo, je suis déjà fatiguée. Et nous devons encore faire dix heures de trajet en minibus.
À mi-chemin, nous faisons une pause pour déjeuner.
Nous nous arrêtons dans un restaurant où le nasi goreng coûte 50 000 roupies et n’est pas particulièrement bon.
On décide de chercher ailleurs.
Un peu plus loin, une dame vend des bananes sur le bord de la route.
Puis nous trouvons un petit warung.
Nous demandons à une jeune femme si nous pouvons manger.
Elle s’appelle Tika.
Elle nous prépare du poulet avec du riz.
C’était très simple et vraiment bon.
Nous repartons ensuite.
Les paysages changent au fur et à mesure que nous avançons. La nuit tombe et il commence à faire froid.
Nous nous arrêtons quelques minutes.
Il y a des arbres, des montagnes et le soleil qui est en train de se coucher.
Je ne sais même pas exactement où nous sommes.
Je sais juste que nous sommes montés.
Trois heures de sommeil
Nous arrivons finalement à notre campement.
Nous faisons un petit tour dans le village, mais il fait nuit et il n’est pas évident de se promener.
Pablo, un Français rencontré pendant l’ascension, nous propose de dîner avec lui et ses amis mexicains.
Nous allons dans un petit warung.
Je goûte du tempe pour la première fois.
Puis nous rentrons dormir.
Enfin, dormir est un grand mot.
J’aurai environ trois heures de sommeil.
À minuit, le réveil sonne.
On remet les mêmes vêtements que la veille.
Legging, polaire, veste, coupe-vent et chaussures de randonnée.
Nous avons encore une trentaine de minutes de voiture avant d’arriver au départ.
L’ascension du Kawah Ijen
Notre guide nous attend.
Il nous donne des masques pour nous protéger du soufre et nous commençons à marcher.
Et là, je comprends assez vite que ça va être beaucoup plus difficile que le Bromo.
Les trois premiers kilomètres montent vraiment beaucoup.
Il faut plus d’une heure et demie pour les faire.
Je suis fatiguée.
Je manque d’énergie et je ne me sens pas très bien.
Je pense plusieurs fois que je vais avoir du mal à aller jusqu’au bout.
Mais je continue.
Le guide reste avec moi.
Il marche à mon rythme et essaie de me changer les idées en discutant.
À un moment, il disparaît quelques minutes.
Il revient avec une tige de bambou pour m’aider à marcher.
Il prend aussi mon appareil photo pour m’alléger.
Puis il me tient la main.
Je ne m’y attendais pas du tout.
Nous continuons à parler pendant la montée.
Il me raconte qu’il connaît cette montagne depuis qu’il est petit. Il connaît les chemins, la région, les familles qui travaillent ici.
À un moment, je regarde ses pieds.
Il porte des Crocs.
Je suis équipée avec mes chaussures de randonnée, ma polaire, ma veste et tout mon matériel.
Lui monte tranquillement avec ses Crocs.
J’ai commencé à pleurer.
Pas vraiment parce que j’étais fatiguée.
J’étais surtout touchée par sa façon d’être avec moi.
Il ne me faisait pas sentir que j’étais incapable.
Il était juste là, à côté de moi, à m’aider à avancer.
Le soufre
Après les trois premiers kilomètres, le chemin devient un peu plus facile.
Puis l’odeur arrive.
Le soufre.
Ça sent l’œuf pourri.
On met nos masques.
Les yeux commencent à piquer.
Nous descendons dans le cratère.
Le chemin est rocheux et il fait très sombre.
Nous avançons les uns derrière les autres.
C’est la partie qui me fait le plus peur.
Sur notre chemin, nous croisons des porteurs de soufre.
Notre guide nous explique qu’ils portent des paniers pouvant peser jusqu’à 80 kilos et qu’ils font plusieurs allers-retours pendant la nuit.
Nous continuons à descendre.
Plus on avance, plus il fait sombre.
Nous espérons voir les fameuses flammes bleues.
Nous nous approchons encore.
Une fumée de soufre nous arrive en plein visage.
Et puis je la vois.
Une petite flamme bleue.
Elle n’est pas très grande.
Mais après tout ce chemin, je suis contente de l’avoir vue.
Le lever du soleil sur le Kawah Ijen
Il faut maintenant remonter.
Nous escaladons les rochers pour rejoindre le sommet avant le lever du soleil.
Le ciel commence à changer.
Le rose apparaît.
Puis la fumée jaune du soufre.
Et derrière, le bleu commence à apparaître.
Le lac du Kawah Ijen.
Après avoir marché pendant des heures dans le noir, je découvre enfin le paysage autour de moi.
On s’installe sur un rocher.
Chacun reste un peu dans son coin.
Je regarde simplement le paysage.
La nuit, je ne savais pas où nous étions.
Maintenant, je comprends pourquoi nous étions venus jusqu’ici.
Quelques heures plus tard
Vers 8 heures, nous sommes de retour en bas.
On se change.
Nos vêtements sentent le soufre.
On retrouve les autres voyageurs.
Il faut maintenant se dire au revoir.
C’est toujours étrange de voyager avec des personnes pendant seulement quelques jours.
On mange ensemble, on marche ensemble, on partage les mêmes galères, on se retrouve au milieu de la nuit pour monter un volcan…
Puis chacun repart de son côté.
On ne sait pas forcément si on se reverra.
Mais ces personnes restent quand même dans nos souvenirs.
Ce que je retiens de Java
Je suis partie pour faire deux ascensions.
Je ne pensais pas que ces deux jours allaient autant me marquer.
Je me souviens des volcans, évidemment.
Mais je me souviens aussi du long trajet en minibus, de Tika et de son petit warung, du tempe, des voyageurs rencontrés en chemin, de mon guide avec ses Crocs, des porteurs de soufre et de toutes ces petites choses qui n’étaient pas prévues.
J’ai aussi compris quelque chose sur moi.
Je suis quelqu’un qui aime beaucoup contrôler les choses.
Mais en voyage, ce n’est pas toujours possible.
Et finalement, ce sont souvent les moments que je n’avais pas prévus dont je me souviens le plus.
Ces deux ascensions étaient difficiles.
Je n’étais pas particulièrement préparée.
J’ai été fatiguée, j’ai eu peur, j’ai eu envie de m’arrêter.
Mais je suis arrivée en haut.
Et surtout, pendant quelques heures, je n’ai pensé à rien d’autre.
J’étais là.
Devant un volcan.
À regarder le soleil se lever.
Et ça me suffisait.
Et finalement, aller un peu plus loin
Je crois que c’est ça que je garde de ces deux ascensions. Je ne suis pas partie à Java en me disant que j’allais me dépasser ou me lancer un grand défi. Je voulais simplement découvrir les volcans. Et pourtant, sur place, j’ai été confrontée à mes limites. La fatigue, le manque de sommeil, les montées, le doute, l’envie de m’arrêter… plusieurs fois je me suis demandé ce que je faisais là.
Mais j’ai continué.
Pas parce que j’étais particulièrement sportive ou parce que j’avais une condition physique incroyable. Juste parce que je voulais voir jusqu’où je pouvais aller.
Et je crois que c’est souvent comme ça que ça se passe. On ne sait pas vraiment de quoi on est capable avant de se retrouver dans une situation où il faut continuer. Parfois, on se sous-estime. On pense qu’on ne va pas y arriver, qu’on n’est pas fait pour ça, que c’est trop difficile. Et puis on avance quand même.
Je ne suis pas rentrée de Java en me disant que je pouvais tout faire. Mais avec cette petite voix en plus qui me disait :« peut-être que je peux aller un peu plus loin que je ne le pensais. »
Et finalement, c’est peut-être ça que j’aime dans les voyages. Ils nous mettent parfois face à des choses qu’on n’aurait jamais osé faire chez soi. Ils nous sortent de nos habitudes, nous poussent un peu, et nous montrent une version de nous qu’on ne connaissait pas encore.
Ce jour-là, mon défi, c’était de monter un volcan.
Aujourd’hui, quand je doute ou que quelque chose me paraît trop difficile, je repense parfois à cette nuit au Kawah Ijen.
À la fatigue.
Aux rochers.
À mon guide qui avançait à côté de moi.
Et je me dis simplement :continue encore un peu. Tu verras bien jusqu’où tu peux aller.
